Un navigateur à l’assaut des macro-déchets plastiques océaniques : entretien avec Yvan Bourgnon

Yvan Bourgnon




“Avec l’augmentation de la population, la consommation de plastique triplera d’ici à 2050 par rapport à aujourd’hui. Il faudra bien en faire quelque chose.”

Yvan Bourgnon est un phénomène comme on n'en voit guère. Plutôt aventurier que compétiteur et navigateur de très haut niveau, il se lance, en 2013, dans un tour du monde (en solitaire), sur un catamaran de sport de 6,30 mètres, non habitable, armé d’un seul téléphone satellitaire. Sa boussole ? Un sextant et quelques cartes. Aucune information météo ni GPS. Ce gladiateur des mers, comme d’aucuns le surnomment, consacre désormais sa vie à la sensibilisation des dirigeants à travers des conférences et à la protection des océans, avec notamment The SeaCleaners, ONG qu’il a créée en 2016. Dans la lignée de ce projet unique naîtra bientôt le Manta, multicoque géant et premier voilier hauturier capable de ramasser les macro-déchets plastiques.

De quand date votre électrochoc relatif à la pollution plastique ?

J’ai fait un tour du monde avec mes parents au début des années 80, pendant 4 ans, sur un catamaran de sport. Il n’y avait alors pas de pollution visuelle. 33 ans plus tard, entre 2013 et 2015, alors que je réalisais le même parcours, je fus profondément choqué de voir la pollution plastique, notamment au Sri Lanka et aux Maldives. Je me souviens aussi avoir été sidéré en naviguant en Mer Rouge, véritable mer d'hydrocarbures. Enfin, au cours de ma carrière sportive, j’ai heurté de nombreuses fois des conteneurs et ai failli abandonner plusieurs courses à cause de collisions. Avec l’augmentation de la population - nous serons bientôt 10 milliards -, la consommation de plastique triplera d’ici à 2050 par rapport à aujourd’hui. 19 tonnes de plastique se déversent chaque minute dans les océans, soit 8 millions de tonnes par an, qui deviendront 25 millions de tonnes. Il faudra bien en faire quelque chose.

Quelle est la mission du Manta ?

Le Manta est un bateau qui collectera les macro-déchets plastiques à partir d’1 cm en naviguant à 75 % du temps de manière autonome, sans utiliser d'énergie fossile, 300 jours par an. Les données recueillies sur les déchets par notre équipe de scientifiques seront répertoriées, cartographiées et partagées avec la communauté scientifique internationale et le grand public puisqu’elles seront accessibles en open data. Avec une capacité de collecte et de traitement des déchets de 1 à 3 tonnes par heure, l'objectif du Manta est de débarrasser les océans de 5 000 à 10 000 tonnes de déchets plastiques par an. Le Manta sera très utile dans les zones les plus contaminées - zones côtières, rivières, embouchures des grands fleuves et estuaires - pour récupérer les déchets avant qu’ils ne se fragmentent en micro-particules.

Comment l’idée vous est-elle venue ?

Depuis 1950, l’humanité a fabriqué 8,3 milliards de tonnes de plastiques. Seules 9 % ont été recyclées. Certaines missions, comme celles de Tara Océan*, analysent les microparticules de plastiques. En revanche, ces bateaux d’expédition ne sont pas pourvus de capacités de collecte et de stockage pour les macro-déchets plastiques. Nous savons également que 95 % des macro-déchets sont répartis sur 5 % des océans. Ceux qui stagnent sont encore assez « purs », peu dégradés : ils ne sont ni chargés de métaux, ni de chlore (ou très peu).

Le Manta sera équipé d’une pyrolyse. En quoi ce procédé consiste-t-il ?

La pyrolyse transforme le plastique en gaz de synthèse, sans combustion. Ce « syngas » est lui-même converti en électricité par une turbine, pour alimenter l’ensemble des équipements électriques du Manta : son poste de pilotage et ses instruments de navigation, ses batteries, ses groupes de propulsion et son usine. La chaleur, ainsi que toutes les émissions dites « fatales » dégagées par le processus, sont récupérées pour répondre aux besoins thermiques du bateau et pour garantir un procédé le plus vertueux possible, avec très peu de rejets. Les résidus solides (le char), qui représentent 5 à 10 % du plastique traité, sont stockés pour être valorisés à terre, sous forme de bitume, ciment, combustible, etc. Saviez-vous que, pour la navigation, la pyrolyse diminue de deux tiers la pollution par rapport au pétrole ? Je suis certain qu’elle deviendra très intéressante. Il s’agit pour le moment d’une solution onéreuse et peu développée. Mais les nations commencent à se détourner réellement du fossile et je pense que les ONG ont leur place dans le processus du traitement des déchets. Dans un monde idéal, nous souhaiterions financer une partie de ces pyrolyses avec The SeaCleaners. Duplicable à grand modèle, cette technologie sera donc utilisée non seulement à bord du bateau, mais aussi à chaque escale (nous en prévoyons une par mois). Jusqu’à présent, la pyrolyse n’acceptait pas les déchets plastiques marins dégradés, chargés en chlore et en azote. Il a fallu trouver des solutions notamment pour éliminer le chlore du plastique.

Comment le navire sera-t-il construit et comment fonctionnera-t-il ?

Les contours du bateau sont bien dessinés ! Afin de faire les meilleurs choix de conception, nous avons réalisé une Analyse du Cycle de Vie (ACV) complète du Manta : nous avons pu ainsi déterminer les matériaux les plus respectueux de l’environnement à court, moyen et long termes, ceux dont le bilan carbone est le plus faible. Nous sommes très attentifs à trouver le bon équilibre entre les matériaux du bateau et leurs poids, afin que le Manta soit le moins énergivore possible. La propulsion du navire sera assurée par un système hybride sur mesure combinant 1 500 m2 de voiles installées sur des gréements automatisés et des moteurs à propulsion électrique. L'électricité sera produite par une série d’équipements embarqués de production d’énergies renouvelables (deux éoliennes, des hydro-générateurs, près de 500 m2 de panneaux solaires photovoltaïques) et par l’unité embarquée de valorisation énergétique des déchets avec la pyrolyse. Sur le plan technique, notre dossier de consultation est prêt pour aller voir les chantiers navals. Les études ne sont pas complètement terminées, mais suffisamment avancées pour avoir une idée précise sur de nombreux points (nombre de personnes à bord, longueur, largeur, etc.). La construction débutera en 2022 et la mise à l’eau du premier Manta est prévue pour 2024.

Comment êtes-vous organisés ?

Une trentaine de personnes travaille actuellement chez The SeaCleaners. Nous nous sommes rapidement développés en France, avec 14 délégations régionales et 1 000 bénévoles formés. Nous avons lancé début 2021 notre développement à l’échelle européenne en Suisse, en Allemagne, et nous allons le poursuivre notamment en Belgique et en Espagne. Membre Observateur de l’ONU Environnement, nous sommes notamment parrainés par la Fondation Prince Albert II de Monaco et financés par une cinquantaine de mécènes. Enfin, nous entretenons des relations diplomatiques avec le Cambodge, le Vietnam, l’Indonésie, les Maldives ou encore Bahreïn…

Comment votre conseil scientifique fonctionne-t-il ?

The SeaCleaners a créé un conseil scientifique inédit dans le monde de la collecte des déchets, avec 12 des 20 plus grandes pointures scientifiques spécialisées dans le domaine au monde. Entre 5 et 10 scientifiques embarqueront à bord du Manta (dont 2 travaillent chez nous à l’année), pour analyser ces plastiques collectés. Les scientifiques qui nous ont suivi œuvrent de concert pour réfléchir à des problématiques, notamment sur la façon de repérer des déchets plastiques en mer (drones, satellites, petits bateaux de repérage). Enfin, nous mettrons un point d’honneur à travailler en open source, afin de permettre aux États qui le souhaitent de nous “copier” et de construire leurs bateaux.

Quelles zones allez-vous cibler dans un premier temps ?

De façon générale, nous nous concentrerons sur les zones les plus contaminées. Il est aujourd’hui établi que 80 % de la pollution marine provient des terres et qu’elle parvient jusqu’aux océans en grande partie par les cours d'eau. D’après des chercheurs, 88 % à 95 % de ce volume est issu de seulement dix fleuves, les plus pollués au monde, principalement en Asie et en Afrique. Avec ce premier Manta ambassadeur, nous naviguerons d’un fleuve à l’autre, d’un pays à l’autre. Dans un futur un peu plus lointain, nous positionnerons un Manta (voire plusieurs) par embouchure. Nos calculs prévisionnels nous permettent d’avancer qu’avec une flotte, à terme, de 400 bateaux et 2 milliards d’euros par an, nous pourrions collecter 1 tiers de la pollution plastique mondiale.

Que deviendront les déchets rapportés à terre ?

Notre philosophie repose sur un principe simple : rien ne doit être gaspillé. Tout ce qui est collecté et transformé à bord du bateau est converti en composant utile, selon les principes de l'économie circulaire. Notre priorité est donc la conversion des déchets en énergie, plutôt que leur stockage qui augmente le poids du navire et donc sa consommation d'énergie. Chaque mission du Manta durera jusqu’à 3 semaines. Elle sera suivie d'une semaine à terre pour décharger les déchets collectés qui n'ont pas été transformés en énergie, les confier aux circuits de recyclage locaux et mener des campagnes de sensibilisation et de promotion de la transition vers une économie circulaire.

Parmi vos objectifs majeurs, celui de dynamiser une économie locale et circulaire pérenne en proposant des solutions de valorisation des déchets plastiques.

Oui, il faut faire des conférences dans les écoles, former des bénévoles sur place, mener des actions de sensibilisation. Mieux vaut privilégier la solidarité avec d’autres pays plutôt que la course à l'exemplarité chez nous. Certains pays ont les moyens de traiter leurs déchets (Chine, pays d’Europe de l’Ouest par exemple). A l’inverse, le Bangladesh n’aura pas, avant 30 ans, les moyens de le faire. Avec notre modèle économique mondialisé, l’argent doit être mis au bon endroit. Dans une optique de transfert de compétences et de codéveloppement, des visites seront organisées à bord du Manta pour les décideurs politiques, industriels et économiques des régions où nous aurons organisé des campagnes de collecte, afin d’adapter aux contextes locaux les solutions présentes sur le Manta, notamment les futurs Mobulas (petits bateaux de collecte).

Souhaiteriez-vous reprendre le large ?

Oui, cela me manque beaucoup, l’appel du large est très fort. Je navigue souvent en côtier, je fais des régates avec mon fils. Nous avons d’ailleurs été champions d’Europe il y a 2 ans ! L’année dernière, j’ai pu naviguer pendant 60 jours. Il est vrai que j'ai lancé The SeaCleaners sans penser que le projet me demanderait autant de temps. Mais l’aventure est formidable et l’équipe, très dynamique, est une belle source d’énergie. J’ai aussi envie de faire le tour du monde, pourquoi pas en compétition, avec le Vendée Globe.

*Voir interview avec Romain Troublé, Tara Océan.

Alexandra Corsi Chopin

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