L’Océan, une bibliothèque planétaire : entretien avec Maud Fontenoy




Navigatrice de légende, Maud Fontenoy est la première femme à avoir réalisé la traversée des océans Atlantique et Pacifique à la rame, à bord de son canot de 7,5 mètres de long et de 1,6 mètres de large.

En 2003, elle traverse l’Atlantique Nord, dans le sens ouest-est, en solitaire et sans assistance. 117 jours de mer, 3700 km parcourus. Elle a alors 25 ans. 2 ans plus tard, elle fait le même pari et traverse le Pacifique Sud, d’est en ouest, depuis le Pérou. Après 72 jours de mer et 6780 km, elle atteint les Marquises. Le Time Magazine la consacre cette année-là “personnalité de l’année”.

En 2007, elle devient la première femme à réaliser le tour du monde à contre-courant en 150 jours, à la voile et sans assistance. 3 caps franchis et un démâtage dont elle sort in extremis.

Engagée depuis toujours pour l’éducation à la mer, la navigatrice fonde en 2008 la Maud Fontenoy Foundation, reconnue d’intérêt général et soutenue par un comité d’experts émérites. Elle participe, en France et dans le monde, à la préservation de l’Océan. Elle est nommée en 2019 Ambassadrice auprès du Ministère de l'Education Nationale et de la Jeunesse, pour l'éducation à la mer et les Classes de mer. Elle nous conte ici son amour de la mer et la mission qui lui incombe.

Vous dédiez une grande partie de votre vie à la préservation de l’Océan. Quels messages souhaitez-vous faire passer ?

L’apprentissage de l’Océan doit être l’objet d’autant d’attention que la recherche sur l’atome ou la conquête spatiale. Ce que l’Océan nous apporte est à la hauteur de son immensité. Il nous enchante, nous attire, nous fascine. L’Océan est stupéfiant, à la fois palpable et fuyant.
Son horizon mystérieux danse sous nos yeux éblouis et semble se dérober sous l’étrave solitaire de nos navires. De toute cette beauté dépend notre avenir. Et si, dans les profondeurs mystérieuses de ces vingt mille lieues sous les mers, reposaient bon nombre des réponses aux besoins de nos sociétés en oxygène, en nourriture, en énergie, en emplois, en médicaments, en métaux précieux et en tant d’autres trésors ? Milieu fragile, nous le déstabilisons pourtant, sans toujours en avoir conscience. En le blessant, c’est une multitude de solutions indispensables à notre avenir que nous détruisons. Premier producteur d’oxygène sur Terre, principal régulateur climatique, marmite de l’humanité, premier rôle du cycle de l’eau…

Nous savons si peu de choses de l’Océan. Ce sont aujourd’hui plus de 22 000 molécules marines qui sont étudiées pour l’élaboration de nouveaux médicaments. Saviez-vous que l’AZT, le traitement contre le Sida, vient du hareng ? Quant aux énergies marines, elles pourraient à elles seules approvisionner la planète entière en électricité. Les créatures marines nous inspirent quantités de nouvelles technologies médicales, aéronautiques, robotiques… mais aussi alimentaires, en nous fournissant de quoi nourrir les terres cultivées sans les détruire à coup d’intrants chimiques. Et c’est sans oublier le rôle naturel des récifs, mangroves, marais, plages, qui protègent les littoraux et nos habitations de la fureur des tempêtes ou de la montée des eaux.

C’est bel et bien d’un océan d’avenirs dont il s’agit. Un océan de solutions, de magies et de futurs à préserver. Bien que nous connaissions moins bien les profondeurs de l’Océan que la surface de la Lune, nous en savons déjà suffisamment pour prendre la pleine mesure de l’importance vitale de ces masses d’eau mystérieuses, dont il faut aujourd’hui, plus que jamais, préserver l’intégrité.

Panorama of a coast as a background from top view. Turquoise water background from top view. Summer seascape from air. Nusa Penida island, Indonesia. Travel - image

Quelles sont les missions premières de la Maud Fontenoy Foundation ?

Faire prendre conscience, éduquer et agir. Seule l’éducation peut rassurer et apaiser face aux enjeux humains et environnementaux. Elle est la clef du changement. Depuis 2008, la Fondation s’engage en France comme à l’international pour préserver l’Océan. Elle mène des actions d’éducation à l’environnement marin auprès de la jeune génération et du grand public avec le soutien de partenaires scientifiques et du Ministère de l’Éducation Nationale auprès duquel elle se mobilise pour l’éducation à la mer et la relance des Classes de mer.
Chaque année plus de 60 000 classes de France travaillent sur les programmes pédagogiques de la fondation. De la maternelle au lycée, nous proposons à tous les professeurs de France et d’Outre-mer des kits pédagogiques gratuits pour travailler sur les créatures et énergies marines, l’alimentation, le biomimétisme… Les classes ont également la possibilité de s’inscrire à des défis que nous leurs proposons. Je suis toujours plus étonnée de l’incroyable ingéniosité des enfants et de la passion qui émane des projets que nous recevons. La Fondation conçoit ses outils pédagogiques selon deux valeurs fortes : la solidarité et le pouvoir d’agir personnel. Nous menons également des actions de solidarité en France et à l’international.

Quels liens avec le milieu scolaire entretenez-vous ?

Je me focalise sur le milieu scolaire depuis plus de 20 ans. D’école en école, à la rencontre de milliers d’élèves et de professeurs admirables, je m’engage pour cette indispensable éducation à l’Océan, à tout ce que nous lui devons et à tout ce qu’il nous apporte. Nous avons la volonté d’agir et nous avons les ressources pour le faire. Il est temps d’appréhender les liens fabuleux qui nous connectent à cette immensité salée. Car, si l’Océan est une bibliothèque mondiale dont ses livres contiennent une profusion de solutions pour la survie des humains, la grande majorité reste ignorée, faute de n’avoir jamais été lue.
Nous sommes capables d’envoyer un robot sur Mars, mais nous ne connaissons qu’une infime partie de ces étendues bleues qui caractérisent pourtant la planète. Il est essentiel d’accroître notre connaissance. Crises climatiques, déclins de la biodiversité… Ce sont des phénomènes de plus en plus complexes que les sociétés vont devoir comprendre et affronter. Elles devront apprendre à anticiper les problèmes, à aborder les crises avec pragmatisme et intelligence.

Quelle place accordez-vous au biomimétisme ?

A l'heure où l'environnement est une préoccupation majeure, la faune et la flore sont particulièrement scrutées. Le biomimétisme est partout et ne cesse de nous surprendre. Ingénieurs et artistes découvrent ainsi une organisation de la matière et des formes qui dépasse leurs propres capacités d'imagination et de calcul.
Le biomimétisme est devenu un allié car la nature est capable de construire à grande échelle avec efficacité, elle sait économiser l’énergie et la matière, utiliser des ressources locales biodégradables et elle choisit toujours des matériaux non toxiques. Qui eût pensé que l’architecture de la Tour Eiffel, l’un des édifices les plus célèbres au monde et qui attire plus de 6 millions de visiteurs annuels, serait inspirée du fémur ? L’os le plus résistant du corps humain est capable de supporter un poids d’une tonne en position verticale. Cette incroyable résistance s’explique par le fait qu’il est constitué de plusieurs milliers de travées en forme de plaques ou de colonnes, reliées entre elles en formant un réseau. Tout comme dans le fémur, les courbes métalliques de la Tour Eiffel forment un treillage fait de barres et d’attaches métalliques grâce auxquelles la tour peut facilement tenir debout face au vent !

Le vivant a mis des millions d'années pour optimiser son adaptation. Pourquoi ne pas profiter de ce chemin parcouru pour y puiser des performances structurelles, morphologiques ou thermiques inédites ? Nous concevons, à la Fondation, des supports pédagogiques où le biomimétisme a sa pleine et entière place. Nous lui avons dédié un livret complet, élaboré en partenariat avec Biomimicry Europa, et j’ai pris plaisir à écrire plusieurs ouvrages grand public qui font la part belle au biomimétisme inspiré de la vie marine. Nous pouvons confier aux nouvelles générations, grâce à l’éducation, les moyens de s’adapter à ce monde qui évolue. Il faut innover, inventer, changer les codes, comme nous savons le faire en médecine, en économie, en architecture ou en robotique.

Si l’Océan est une bibliothèque mondiale dont les livres contiennent une profusion de solutions pour la survie des humains, la grande majorité ces ouvrages restent ignorée, faute de n'avoir jamais été lue.

Maud Fontenoy

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